Anthropie. Ordre ici. Dette ailleurs. de Stéphane Lalut

La face cachée du progrès – Du langage à l’IA

Wouaouh !! Quel essai ! Quelle entreprise ! 
Mais au-delà de la grande qualité des très nombreux écrits et démonstrations depuis l’antiquité à nos jours, je déplorerais ce trop plein justement. 
Qui trop embrasse, mal étreint, dans le sens trop de messages tuent un peu le message. 
La thèse, omniprésente, est simple : on ne crée pas l’ordre, on déplace le désordre. 
Ce livre pourrait avoir – je pense – plus de succès s’il avait été beaucoup plus court et concis. 
Le plus captivant pour moi dans cette thèse est ce qui se passe après la deuxième guerre mondiale. Ce qui est expliqué avant est très intéressant, mais trop long, trop détaillé. 
Pour que l’idée forte de ce livre – l’ordre créé génère toujours le désordre ailleurs – impacte les lecteurs et rentre dans la tête de nos dirigeants et politiciens, il eut fallu faire plus ramassé !
Anthropie, ordre ici, dette ailleurs. 
Comme quoi l’Anthropie conduit à l’Entropie.
Comme quoi l’action de l’homme conduit au désordre. 

Sept gros chapitres ( sept âges) de notre histoire sont analysés : des Premiers Outils en passant par le Néolithique, l’Antiquité, le Moyen âge, les Lumières, l’Industrialisation, pour arriver au Monde contemporain et à nos jours…  Stéphane Lalut le dit lui-même :  » A la fin de chaque âge, un schéma synthétise le mécanisme (ordre créé / désordre déplacé / dette accumulée). » 
L’ordre c’est l’efficacité, la stabilité, la propreté, le confort, la santé. 
Le désordre c’est l’épuisement des ressources, les inégalités, la pollution,
le réchauffement climatique, la résistance microbienne.  
C’est la balance de l’Anthropie qui penche, on l’a compris, vers l’entropie, vers le désordre.  
A chaque période de l’histoire, c’est le même scénario que l’auteur décortique. Je ne détaillerai pas, car c’est long. Il vaut mieux pour le lecteur prendre la période ou le sujet qui l’intéresse. Les démonstrations sont justes et implacables. 
Voyons quelques exemples : 

 » Les bataillons de 1914 lisent tous – et les mêmes pages. Ils partiront « la fleur au fusil », persuadés d’accomplir une leçon. Au retour un silence : 1,4 million ne reviendront pas. L’instruction a rendu possible la mobilisation de masse, l’adhésion au récit national, l’acceptation du sacrifice ; l’outil d’émancipation a servi d’embrayage à la mort de masse. »
Je rajouterais : les ordres des généraux français qui lançaient chaque jour leurs soldats baïonnettes au canon face aux mitrailleuses allemandes et qui se faisaient forcément décimés. L’ordre vers le désordre. Dément. 

« Quand une famille « tient » par le non-dit, elle exporte l’entropie dans la génération suivante : secrets, loyautés invisibles, répétitions… l’ordre local se finance par du désordre exporté. » 

« Chaque victoire contre le microbe, chaque ligne de code, chaque protocole posent une pierre sur un pont utile ; mais ce pont jette son ombre quelque part. Dette biologique (résistances), Dette sociale ( inégalités d’accès, rentes), dette numérique (données, pannes), dette institutionnelle (sur-réglementer par peur, sous-contrôle par facilité). On ne crée pas de l’ordre, on déplace le désordre. »

« La sécu soulage l’économie et charge le budget public. L’ordre social qu’elle crée déplace son désordre dans la comptabilité nationale. »

« L’ordre marchand a déplacé le désordre des champs de bataille vers les arènes réglementaires ; il a troqué les conflits armés contre des conflits de normes. »

Sur les cryptos : « Dire explicitement où se loge la dette, pour décider si on peut la porter. Dette énergétique, dette de concentration, dette de volatilité, dette de confiance, dette sociale… »

CRISPR : « On ne crée pas l’ordre génétique sans déplacer le désordre vers l’éthique, l’économie et l’écologie. »

 » L’ordre juridique du RGPD = L’ordre bureaucratique et cognitif déporté vers les utilisateurs et les PME, et la dette qui l’accompagne. »

Le COVID : « L’infodémie tue autant que la pandémie. »

Vous le comprendrez. Tout y passe. Tout.
Il faut lire ce livre pour en avoir la démonstration à chaque progrès, à chaque évolution, à chaque nouveauté, à chaque étape, à chaque paradigme.
C’est 600 pages denses qu’il faut picorer. Le moindre sujet est décortiqué.
Dans chaque cas, les innovations créées donnent, oui, des bénéficiaires, mais induisent des coûts qui sont portés dans nos vies présentes et futures.

Sept âges, sept dettes qui se portent lourdement et pour longtemps. 
Quelques pistes sont données à la fin : révéler, raccourcir, recomposer.
Et cinq lois émergent.
Comme Stéphane Lalut le dit lui même à la fin : « ce livre ne résout rien. Il ne le peut pas ». 
Oui, mais il aura eu au moins le mérite d’éclairer magnifiquement le sujet, d’en prendre conscience parfaitement, et peut-être un jour une étincelle surgira …

(Au vu des pauvres et pitoyables débats de l’Assemblée Nationale française en 2025, je doute…
L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? Je doute aussi…)

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Citations :
« Notre époque ne manque pas d’informations ; elle manque d’oxygène cognitif. »

« Trois blessures narcissiques avaient déjà entamé notre fierté : Copernic nous a ôtés du centre, Darwin nous a ravalés à l’animal, Freud nous retire la clef de la maison. On voudrait l’y reprendre ; on ne fait qu’ajouter des serrures. Le plus honnête est peut être d’habiter les lieux avec cette lucidité : on ne crée pas de l’ordre, on déplace le désordre.« 

Note :
==> Pour un parallèle entre l’anthropie et l’entropie, lire le roman Albédo (situé dans les cliffhangers)

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